Yoann Estevenin, les curiosités de l’inconscient

Yoann Estevenin, les curiosités de l’inconscient

De la gravure à la céramique, Yoann Estevenin chérit les techniques mixtes et les compositions baroques. Au travers de pièces uniques et curieuses, il rassemble fantômes et fantasmes dans une exploration tantôt joyeuse tantôt sombre de l’inconscient.

 

On commence par creuser les yeux et puis par esquisser un nez. Un visage apparaît dans l’argile ou du moins un masque. C’est une forme simple, immédiatement reconnaissable, qui se prête à toutes les variations. Yoann Estevenin a en tête des images de carnaval et de différentes traditions autour du monde mais se laisse guider dans sa composition par une sorte d’instinct. Un nez particulièrement allongée pour celui là, des joues rebondies ou creusées pour tel autre, une bouche en cul de poule et puis pourquoi pas des cornes ? Il y a ensuite les émaux et la couleur, voire même la possibilité de redessiner par dessus comme autant de libertés à explorer. Entre les différents stades de travail de la céramique et jusqu’à la cuisson, il reste une incertitude. On peut multiplier les essais mais le travail de la terre ne relève pas d’une science exacte et l’on ne sait pas à quoi ressemblera le résultat. L’artiste travaille la matière en se laissant guider par elle avec une sorte de pressentiment, il ne répond à aucun modèle si ce n’est celui de l’intuition et de l’empirisme. Il a en effet appris à accueillir l’accident non comme un simple hasard mais comme une curiosité supplémentaire.

 

Palimpseste Kaléidoscopique ou l’héritage imaginé, 2018 — Céramiques émaillées et lustrées, bronzes patinés, métal forgé, gravure — Prix des amis des beaux-arts de Paris, chapelle des beaux arts — Courtesy artiste

 

De la forge au four en passant par la presse, Yoann Estevenin a su développer de nombreuses techniques pour être maître de toute sa production. Il est hors de question pour lui de recourir à des objets produits en série et il entend jusqu’au socle imposer sa marque. Dans les installations où il convoque une masse d’objets hétéroclites il lui importe de penser le lieu comme il lui importe dans le dessin de penser le papier. La pratique de l’artiste s’apparente au collage soit qu’il assemble par photoassemblage des images trouvés à droite et à gauche (sur le web, dans la presse ou même au cinéma) soit qu’il assemble ses propres oeuvres. C’est un processus au long cours tant l’association d’images peut prendre du temps mais aussi un engagement qui l’oblige à produire beaucoup. Il dispose de nombreuses céramiques et de différents masques qu’il peut ainsi associer entre eux comme dans l’installation Palimpseste kaléïdoscopique ou l’héritage imaginé qui prend des airs de cabinet de curiosités. Chaque élément dans ses compositions est singulier mais trouve un sens supplémentaire dans l’assemblage ; l’artiste dit leur trouver un air de famille. Il se joue là dans le vocabulaire même quelque chose qui a trait à l’inconscient.

 

La sainte famille, 2018 — Technique mixte sur papier ancien — 80 x 55 cm — Courtesy artiste

 

Ses figures si précises en gravure, il les travaille au papier carbone, évoquent celles d’Henry Darger. Le trait ne tremble pas mais la couleur vient baver par au dessus et leur donner vie. Cette référence à l’artiste brut n’est pas innocente pour Yoann Estevenin qui ne cherche pas à développer un récit mais plutôt un univers singulier. Le monde du spectacle y est très présent qu’il s’agisse du cirque et de ses freaks ou de monstres plus pop comme David Bowie ou Klaus Nomi. Ses personnages qui évoluent souvent en bande, parfois en foule à façon de James Ensor, se ressemblent sur papier comme sur une scène et La Sainte Famille prend ainsi un air clownesque. L’artiste travaille avec du maquillage et des paillettes, des matériaux volontairement cheap dont l’aléatoire lui permettent de manifester encore davantage une énergie créatrice. Il prête attention au grain de ses papiers qu’il aime fait main et dont il a fait tout un stock en Thailande lors d’un échange. Les teintes, les textures et les fibres jouent ainsi dans la composition et participe à la réinvention des images. Il y a, reconnaît-il, une dimension de palimpseste dans ce travail qui joue avec des matériaux divers et des états de conscience pour proposer une vision hallucinée de l’histoire et du monde. Et sans doute Yoann Estevenin est-il le premier à se réinventer et à montrer ses curiosités, autoportrait mondain oblige.

 

Autoportrait mondain, 2018 — Céramique émaillée, bronze patiné, métal forgé — Galerie Agnès b — Courtesy artiste

 

Texte © Henri Guette, 2019