Une pierre peut en cacher une autre

Une pierre peut en cacher une autre

« En présence de cette humanité sentie plus que jamais comme éphémère, en présence même de ce monde animal et végétal dont nous accélérons la perte, il semble que l’émotion et la dévotion de Caillois se refusent ; il cherche une substance plus durable, un objet plus pur : il le trouve dans le peuple des pierres ».

— Extrait de l’éloge de Roger Caillois prononcé par Marguerite Yourcenar lors de sa réception à l’Académie française en janvier 1981.

De ses nombreux ouvrages consacrés au monde minéral, l’écrivain Roger Caillois nous enseigne les subtilités qui gouvernent l’écriture et la lecture des pierres. Ces écrits datés des années 1970 n’ont pas fini de nourrir la pratique artistique de Marion Catusse qui sans cesse réinterprète plastiquement les propos de ce grand poète des minéraux. Face à une humanité qui se délite, d’un anthropocentrisme qui nous a mené vers l’Anthropocène (l’autre nom du chaos), Marion Catusse s’en remet à l’immuabilité des pierres, celles qu’elle collecte, moule, copie, ajuste, réinvente. Sur les pas de Roger Caillois, elle s’essaye à sa propre « lecture des pierres » ; en témoigne son oeuvre Lire les pierres de plus près. D’une dissection précise des minéraux, Marion Catusse opère telle une scientifique pour percer les mystères de ces objets intemporels qui renferment, pense-t-on, un ésotérisme propre aux temps ancestraux dont les rituels, légendes et mythes ont forgé tant les fantasmes que les peurs de humanité. L’installation se pare comme un fantôme d’un drapé en papier japonais de 6 grammes d’épaisseur qui lui confère toute sa fragilité mais aussi son apesanteur : les photographies de roches prises au microscope (du mica précisément) qui y sont imprimées défient les lois du temps et de l’espace. Si l’oeuvre semble nous dévoiler un invisible – le microcosme contenu dans cet objet stratifié qu’est la pierre – la fluidité et les mouvements de la feuille maintenue entre deux barres de métal nous empêchent une lecture correcte de l’image représentée, corroborés par le flou résultant de la prise photographique. Un procédé graphique qui vient rompre avec les caractéristiques même de la pierre : naturellement figée et robuste, celle-ci se meut dans l’espace sous la forme d’une image, la transformant en un objet impalpable qui déploie sous nos yeux toute sa fragilité. Les jeux de lumière et les mouvements lancinants du papier créent une atmosphère quasi mystique qui peut faire écho à la « perfection quasi menaçante [des pierres] car elle repose sur l’absence de vie, sur l’immobilité visible de la mort » 1. L’oeuvre nous rappelle ainsi l’importance des pierres dans la construction d’un édifice cosmologique qui nous dépasse.

« Lire les pierres de plus près » – 2019
photographie au microscope, impression sur papier japonais, structure en aluminium
Crédits photo Keffer

D’une rare singularité, les pierres nous semblent impossibles à égaler, surpasser, ou simplement copier. Elles nous fascinent tant par leur pureté et leur immanence que par les imperfections qu’elles se gardent bien de dissimuler et qu’elles doivent aux caprices de la nature. C’est, d’ailleurs, l’importance même de l’altérité d’une pierre qui décuple son potentiel d’attraction. Chaque pierre semble avoir été forgée par des mains divines pour nous rappeler que la beauté d’un objet doit beaucoup à la particularité et à l’étrangeté de ses traits. Rendant hommage à ce processus de création unique et imprévisible, Marion Catusse s’engage sur la voie d’un mimétisme où les outils et techniques contemporains (développés et créés par la main de l’Homme) se mêlent à des fragments naturels : sa série Pierre contre nature faite de résine, feuilles d’or, d’argent et de cuivre anodisés, témoigne de l’engagement presque scientifique de l’artiste qui questionne le lien entre authenticité (naturelle et de l’oeuvre) et curiosité (naturelle et fabriquée par l’Homme, à l’image des artificialia de la Renaissance). Chaque pierre de cette série imite ainsi parfaitement les roches que Marion Catusse accumule au fil des années, patiemment moulées pour ensuite être répliquées en résine transparente dans laquelle viennent se figer de fines particules de feuilles de métaux précieux. Le simulacre opère et très vite la pierre nous apparaît comme une production de la nature. Marion Catusse participe ici à une redéfinition du réel faisant coexister au sein de l’oeuvre tant le volet scientifique – à travers une réflexion sur les lois qui régissent l’univers – que le volet humain, les pierres se dévoilant comme une représentation de notre socle ontologique.

« Pierre contre nature », série 2018 et 2019 
résine et feuilles d’or, d’argent et de cuivre anodisés
résine, photographie au microscope, impression sur papier japonais
Crédits photo Keffer

Partant de la pierre naturelle qui servait de guide à l’Homme dans sa compréhension du réel, les expérimentations de Marion Catusse permettent de déployer un tout autre rapport au monde, permis par la production d’oeuvres dont l’apparence emprunte aux caractéristiques et propriétés du monde minéral mais qui renferment leur réalité propre. En germe, s’y trouve le constat implacable de notre condition : celle d’une espèce en proie à ses limites et qui sans cesse cherche un moyen de les dépasser, dans l’imitation et le surpassement de la nature. Marion Catusse pose ainsi la question de la compréhension du monde par l’art, l’intuition, l’observation, les théories de la similitude et de l’analogie que l’on retrouve dans l’ancienne pensée scientifique bien connue de l’alchimie, reprise par Michel Foucault dans Les mots et les choses. Son travail témoigne d’un apprentissage de la nature qui passe par des rapprochements et une analyse des matières : elle en revient à une sorte de pensée magique qui charge l’oeuvre d’une puissance alchimique, aux confins de la rêverie.

Lisa Toubas

Texte rédigé le 13 mai 2019 à l’occasion d’un projet d’exposition au Musée de Minéralogie de l’École des Mines de Paris

Photo de couverture :

« Pierre contre nature », série 2018 et 2019 
résine et feuilles d’or, d’argent et de cuivre anodisés
résine, photographie au microscope, impression sur papier japonais
Crédits photo Keffer

1 — Roger Caillois, L’écriture des pierres, Champs Flammarion, p. 7.