Étiquette : Cabinet de curiosités

Léo Dorfner, Images pieuses subversives

Léo Dorfner, Images pieuses subversives

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MARC MOLK [ENTRETIEN]

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Le Cabinet des Influences

Le Cabinet des Influences

Le 18 février dernier avait lieu à Nice Le Cabinet des influences, « Rencontre et échanges autour d’objets ». Un projet initié par la critique d’art et commissaire d’exposition Fabienne Bideaud, qui après une première édition réussie à Prague en 2013 a choisi de rejouer ce protocole dans un tout nouveau contexte. « Lors de ses visites d’ateliers et rencontres avec les personnalités de la scène culturelle, elle avait demandé à chacun.e de lui apporter un objet, un souvenir, une image, une archive, un texte, etc. qui avait influencé sa pensée et son rapport avec l’art et la culture ».

Dans le cadre d’ACROSS, son programme de résidences critiques et curatoriales sur la Côte d’Azur, l’association thankyouforcoming a ainsi permis à ce projet collégial et expérimental de refaire surface. Réunis autour d’une table au Narcissio, centre d’art contemporain, les participants ont dû s’expliquer quant à leur choix d’objet : confidences, récits personnels et collectifs, remises en cause de notre héritage culturel… Notre rapport aux objets en dit long sur le lien que nous entretenons avec le monde. Sans en faire la réplique exacte, Le Cabinet des influences devient l’héritier des cabinets de curiosités, produisant un ensemble de questionnements qui découlent du regard que nous posons sur les objets et les images.

 

 

Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming
Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming

 

Dans votre introduction, vous évoquez les origines du cabinet de curiosités et revenez sur ses fondamentaux. Ce rappel vous semblait-il essentiel vis-à-vis de votre initiative ? Avez-vous souhaité via votre Cabinet des influences revisiter le cabinet de curiosités tel qu’on le connait historiquement ?

Oui, je pense qu’il est important qu’une forme de classification d’objets, qui a été mise en place à une certaine époque pour comprendre la composition du monde, soit de nouveau précisée pour comprendre l’objet de ma démarche. Et que cette forme de classification a elle aussi une histoire. Mais cette histoire du cabinet de curiosité appartient à une époque donnée ; la rejouer à l’identique aujourd’hui serait obsolète. En revanche, le système de rapprochement et de collection d’objets est intéressant. Il permet dans une certaine mesure de recomposer un contexte de réflexion et d’influences, culturelles concernant ce projet. Il touche aussi à la dimension affective et fait ressortir des histoires de notre expérience personnelle.

Qu’implique ce travail de discussion autour des objets de la part des participants ? 

Un mélange de questionnements personnels et de rapport à l’objet ou l’image, qui peut dans certain cas s’appliquer de façon universelle. Cette dimension personnelle, souvent de l’ordre de l’intime, voire de l’ordre de la confidence, rebondit et permet d’interroger notre voisin. En regardant les éléments disposés sur la table, on se rend compte que notre réflexion puise dans notre façon de vivre. Le résultat de la collecte était en ce sens assez troublant. Sur cette table était disposés de manière aléatoire une pomme de terre, une carte bleue, un sac de couchage, une impression de l’œuvre White Flag de Jasper Johns, un élément minéral (pierre), un album de photographies familiales, une histoire racontée (immatérielle, souvenir, mémoire), une plaque en étain repoussé qui représentait une silhouette, un collier de perles, une impression de l’œuvre Mains d’artistes de Robert Filliou et Scott Hyde. La dimension de l’art était présente, l’économie, l’idée de la globalisation et de la circulation avec le sac de couchage, la notion de mobilité. La pomme de terre rappelle d’une certaine façon l’élémentaire de la vie et de l’indispensable. Les héritages d’histoires personnelles avec le collier de perles, l’album de photographie introduisent le récit personnel. La plaque en étain repoussé est une forme artisanale folklorique issue de la tradition populaire. Le tout nous parle de notre héritage du goût, de sa circulation, de sa transmission à travers des expériences personnelles et d’un système de valeurs qui se côtoient de façon inévitables : les valeurs imposées par la société – le statut économique, la rapidité, le déplacement, et les valeurs de l’ordre de l’intime, du personnel, de la famille.

 

 

Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming
Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming

 

Nos rapports aux objets traduisent-ils un « héritage du goût » ? 

Absolument. Un héritage du goût mais aussi de cette nécessité de classer et classifier les choses que génère notre société. Comment nous construisons-nous intellectuellement et sensiblement par rapport à l’environnement et les objets qui nous entourent ? Le goût est fluctuant et suit les courants de création. Il est sans cesse réévalué notamment à travers la discipline de l’histoire de l’art. Ceci est le goût officiel, le goût analysé et étudié. L’héritage du goût se transmet aussi de façon très implicite, lié à notre environnement direct, à la sphère familiale, à notre vécu personnel. Quand on parle d’héritage du goût, on met inévitablement en exergue cette ambivalence. Avec ce cabinet de curiosités, j’aspire à une forme de spontanéité qui mélangerait théorie, objets, histoires personnelles et ainsi se faire croiser des formes et objets qui n’auraient pas pour vocation de se rencontrer dans un cheminement traditionnel. Ce cabinet est ainsi le miroir de notre héritage du goût, qui nous influence malgré nous.

Les nouveaux cabinets de curiosités qui se développent à notre époque semblent traduire une ré-appropriation de notre environnement et de notre patrimoine culturel…

Oui. Une façon de comprendre notre environnement et notre façon de regarder les objets à travers les époques. Je parlerais également de regard sociologique. Qu’est-ce qui nous intéresse et nous qualifie ? Comment circulent finalement les formes aujourd’hui ? Pour ma part, le cabinet de curiosités propose une lecture spécifique d’un contexte à un moment donné. Il ne sera jamais le même puisque qu’il est créé à partir des objets et éléments proposés par les personnes présentes. Il n’a pas de but scientifique. Il permet la rencontre de formes et de points de vue, qui peuvent être interprétés par les personnes qui parlent le même langage, aujourd’hui plus étendu qu’il y a 50 ans sous l’effet de la globalisation. Il évoque bien plus que le patrimoine culturel : il touche à sa circulation.

 

 

Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming
Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming

 

Les liens que nous entretenons avec les objets provoquent des allers retours entre nos sens et notre intellect. L’idée centrale de votre initiative est-elle de prôner une approche sensorielle de l’art ?

Je n’utiliserais pas le mot sensoriel mais affectif. Et la dimension subjective est très importante. Je pense que l’art parle à tous nos sens mais pour des raisons qui nous sont inconnues et dues à notre inconscient, nous sommes plus réceptifs à certaines formes qu’à d’autres… La dimension contextuelle est très importante dans la construction de notre patrimoine culturel et intellectuel.

​Comment expliquez-vous qu’il puisse y avoir plusieurs clefs de lecture pour un même objet ?​

Par le regard subjectif que l’on pose sur eux, et l’histoire personnelle que nous avons eue avec eux. Cette compréhension multiple provient de la connaissance plus ou moins approfondie que nous avons de l’objet et de son usage.

​Considérez-vous les objets que les participants vous apportent comme étant des artefacts ?

Oui d’une certaine manière, puisqu’ils sont la représentation d’une idée plus vaste. Dans la situation du cabinet des influences, les objets sont décontextualisés de leur environnement premier, deviennent le réceptacle d’une analyse et s’inscrivent dans une mise en réseau plus vaste. La rencontre se situe sur deux niveaux : conceptuelle, lorsque l’on aborde le contenu de chaque objet, mais aussi physique, lorsqu’ils sont mis côte à côte sur la table par exemple. A Prague, j’avais essayé de recréer l’intimité d’un intérieur en essayant d’organiser une forme d’accrochage. Ici, à Nice, la réponse m’a semblé pus juste : de poser les objets ensembles sans hiérarchie, sur la table. Comme une mise en réseau directe.

 

 

Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming
Le Cabinet des Influences, 18/02/2018, Photo : Marion Lamare, Copyright : Thankyouforcoming

 

 

Propos recueillis par Lisa Toubas auprès de Fabienne Bideaud.

© 2018 Point contemporain

 

Thankyouforcoming

Claire Migraine (contact@thankyouforcoming.net) / Site internet

Pierre Molinier, « Vertigo »

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Eva Bergera, Les Corps Glorieux

Eva Bergera, Les Corps Glorieux

Tout ce que l’on retrouve dans les greniers n’a pas la même importance mais a un temps été jugé digne d’être conservé. C’est le plus souvent aux héritiers qu’il revient de faire le choix entre ce qui doit être gardé et ce qui doit être jeté. Sans même s’attacher à leur valeur sentimentale, ces objets sont les témoignages d’une époque, d’une société. Ils peuvent véhiculer comme l’a prouvé Roland Barthes des mythologies, ils sont porteurs de récits. Les cahiers de catéchisme qu’a retrouvés Eva Bergera dans la maison familiale l’ont frappé, signes d’une France catholique, symbole de la perpétuation d’une religion et de la transmission de ses codes. Lectrice d’Annie Ernaux, d’Edouard Louis et de Didier Eribon, l’artiste a pleine conscience de ce qui se joue au travers de l’héritage, matériel et symbolique. Par le prisme de l’autofiction, fille et femme de la classe moyenne, Eva Bergera révèle les rapports de domination qui se jouent entre les classes sociales et entre les genres pour se reproduire au sein de la famille. Éminemment politique, son travail de l’intime questionne nos identités, les rôles que nous interprétons. Comme une revendication, le “je” qu’elle met en scène est en lutte contre l’infériorisation, contre l’intériorisation d’un sentiment d’illégitimité.

La série des “Corps glorieux” se décline en une série de poèmes, de peintures et se poursuit dans un travail sonore et des dispositifs d’installation. Dans la liturgie, les corps glorieux sont ceux des bienheureux après la résurrection. Les corps de ceux qui ont atteint le paradis et qui se relèvent d’entre les morts. La menace du Jugement dernier a permis à l’Église catholique d’affirmer son emprise sur la société, de s’élever non seulement au rang de référent spirituel mais aussi de référent moral. Ce qui est bien, ce qui est mal ; les commandements transmis dès le plus jeune âge place l’individu dans une crainte de l’enfer et un espoir du paradis. Cette éducation qui fait de chacun un pécheur en puissance, mais qui a un temps fait des plus aisés les seuls à pouvoir racheter leurs fautes, perpétue les inégalités. Le travail d’Eva Bergera est aussi ironique que ces “Corps glorieux”, ces modèles religieux qu’il est toujours aussi important de déconstruire. En reprenant les carnets de catéchisme de sa mère, l’artiste s’interroge sur les valeurs qui sont transmises. Elle joue ainsi des mots soulignés, interroge les lettres capitales mais aussi les interdits et les impératifs pour nous révéler les fondements d’une société qui reste patriarcale.

Le travail d’Eva Bergera a quelque chose d’essentiellement littéraire, non seulement parce qu’il part de poèmes, de fragments de textes ou de paroles entendues mais parce qu’il considère l’image comme partie d’un discours. La religion catholique, à la différence du protestantisme, a en effet développé toute une iconographie pour l’édification des fidèles. En un sens iconoclaste, l’artiste déconstruit l’imagerie populaire, celle des Saints et de la Vierge pour révéler un palimpseste de considérations morales et sociétales, “Tâche, d’avoir l’air convenable”. D’aspect brut, l’image procède par effacements successifs, ce qui explique les techniques mixtes, la superposition des couches, de la peinture et du crayon. Il lui faut mettre à jour un système tellement intégré qu’il ne se donne plus à voir. Le choc n’est pas gratuit pour l’artiste ; selon la psychanalyse lacanienne nous sommes autant structurés par des mots que par des images, il faut donc frapper fort et user d’humour comme lorsqu’elle fait d’un bulbe d’orchidée l’emblème d’une virilité exagérément portée aux nues dans “Arrête de faire ta nunuche”.

Eva Bergera singe les codes religieux pour mieux les remettre en question. Le discours précis, didactique dont elle s’inspire pour ses textes « La vie éternelle, laquelle ne finira jamais », « Pour vous côtoyer », « C’est la rose l’important », « Les corps glorieux » appelle à la soumission. Elle en exagère l’aspect dérangeant pour perturber ce rapport de confiance avec les prêtres et autres professionnels de la foi. La proposition poétique qu’elle reformule nous engage à un autre rapport au sacré. Les litanies qu’elle reprend dans ces installations sonores, le dispositif d’autel dont elle joue nous propose de communier autour d’autres valeurs. Ce qui est répété, finit par entrer, et le questionnement perpétuel de cette peinture a pour but de nous ouvrir au doute.

Texte Henri Guette © 2018

 

Eva Bergera, Les Corps Glorieux II, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.
Eva Bergera, Les Corps Glorieux II, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.

 

Eva Bergera, Les Corps Glorieux III, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.
Eva Bergera, Les Corps Glorieux III, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.

 

Visuel de présentation : Eva Bergera, Les Corps Glorieux I, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.

 

Eva Bergera
Née en 1988 à Roanne.
Vit et travaille à Boulogne-Billancourt. 

www.eva-bergera.com

Réflexion autour de l’imaginaire scientifique et réenchantement du monde

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