Étiquette : article sur l’art contemporain

DIMITRI TSYKALOV [ENTRETIEN]

DIMITRI TSYKALOV [ENTRETIEN]

Dimitri Tsykalov | LINGERIE XXXIII | 2017 | Oil on wood | 27 x 39 cm | Collection particulière   En quoi tes oeuvres relèvent-elles de la curiosité ?   Quand on y songe, l’art en lui-même est un phénomène curieux. La curiosité est déjà dans la […]

Léo Dorfner, Images pieuses subversives

Léo Dorfner, Images pieuses subversives

Léo Dorfner, Kamasutra – La méditation, Feutre sur image pieuse, 2018. Courtesy artiste.   Sans même utiliser l’iconographie religieuse, les œuvres de Léo Dorfner avaient déjà tout des cartes de prières : statues antiques, portraits et autres illustrations issues de la culture populaire se trouvaient accompagnés de […]

MARC MOLK [ENTRETIEN]

MARC MOLK [ENTRETIEN]

« Avec mes tableaux, je veux parler des sentiments, les affirmer comme sujets de discussion,
de réflexion, d’émotion et de contemplation. »  
Marc Molk

 

René Girard souligne qu’en cinquante ans le rapport à la pudeur s’est inversé, que l’on est entré dans une ère du non-dit. Alors qu’il était impensable de parler pornographie lors d’une soirée, le tabou s’est désormais reporté sur le fait de se confier et de dévoiler ses sentiments. 

Marc Molk revendique, à l’heure où l’esthétique dominante pratique un certain détachement, une approche sensible et même sentimentaliste de la peinture. Ses toiles sont le réceptacle de récits toujours très personnels, qui nécessitent une forme de disponibilité pour les aborder. L’artiste nous rappelle combien le rapport à l’œuvre pour un peintre n’est pas seulement de l’ordre de la représentation ou de la sensualité, mais qu’il relève aussi des sentiments, ceux qui l’unissent aux figures peintes et à certaines scènes. 

Une dimension affective qui se fonde sur des souvenirs, des phrases, des désirs, des émotions douces ou bouleversantes, sur leur empreinte. Des toiles qui se construisent sur la réalité d’un passé qui s’est effectivement produit et qui se recompose dans le présent de la toile.  

Par quel procédé élabores-tu cette texture si particulière qui caractérise tes tableaux ?

Ma pratique de la peinture est née d’une sensation d’échec. J’étais déçu par la texture, l’épiderme de mes toiles. 
Un tableau n’est ni un sujet, ni un agencement de couleurs, il est avant tout cela « une facture ». Il possède une peau, un épiderme, avec des zones très différentes. À la manière d’un corps, certaines de ces parties sont nues, crues, d’autres au contraire sont granuleuses ou fines, plus précieuses. Afin de créer des zones distinctes, j’ai commencé à travailler des « jus », sortes de bouillons d’huile, d’eau et d’essence, sur lesquels je dépose du riz, du quinoa, des feuilles. Dans ce jus sur la toile posée au sol, ces éléments produisent des milliers de détails et de variations de texture. 

Un procédé dont tu ne peux entièrement contrôler le processus ?

Si je veux qu’une zone soit claire, comme pour certaines parties de corps, il faut que la couche picturale soit moins épaisse à cet endroit. Alors avant de répandre le jus sur la toile, je prends soin de créer des reliefs en plaçant sous le châssis des chiffons en boule. Et la toile naît d’une mécanique des fluides que je ne peux pas en effet totalement contrôler. J’ai été très marqué par les entretiens de Francis Bacon avec David Sylvester, quand ils parlent de hasard. Il m’est possible de canaliser l’écoulement du jus, de l’orienter à ma guise. Je ne maîtrise pas l’effet final, au point qu’il m’arrive de recomposer le motif qui figurait initialement sur la toile. Je compose avec le hasard et les quatre éléments : l’eau par ce jus versé sur la toile, la terre par le caractère organique des éléments que j’ajoute, mais aussi le feu car j’utilise parfois un petit chalumeau, et enfin l’air avec l’emploi de peinture en bombe. Une manière somme toute très bachelardienne d’aborder la création, un peu mystique.

À ce premier temps succède celui de la composition ?

Une fois le jus réparti, je laisse sécher la toile, puis j’enlève les graines et autres éléments exogènes avant d’intervenir à nouveau sur le tableau à la main. Afin de multiplier les effets, j’utilise, c’est selon, des glacis, de l’huile épaisse, de la peinture en bombe, des paillettes pour créer des irisations, etc. Je me sens en marge des canons de la peinture parisienne dite contemporaine, où j’ai l’impression domine plutôt le mat, les couleurs rabattues, désaturées, et un mépris tenace pour tout ce qui relève du décoratif ou du sentimental, assimilé à de la mièvrerie. Ma peinture n’est pas de bon goût, à l’opposé de cette production minimaliste, contrôlée, qui est parfois de grande qualité ceci-dit, ce n’est pas la question. Je fais dans le brillant, le trop coloré, le brutal, le figuratif et le « gnangnan ». Le critique d’art Pierre Malachin, lors de ma participation au salon de Montrouge, a qualifié mon travail d’un terme plus précis : une peinture sentimentaliste. J’ai tout de suite adopté ce terme. 

Ce terme ne décrit-il pas cette dimension émotionnelle contenue dans tes œuvres ?

Le sentimentalisme est la tentative de restituer la vie des émotions. Les plus grands tableaux sont des tableaux poignants. Certaines toiles que je regarde m’émeuvent comme le ferait une symphonie. Même si la peinture est un art silencieux, cérébral, j’aimerais que la mienne déclenche des émotions semblables à celles que procure la musique. J’en suis loin malheureusement. J’aimerais que mes toiles retiennent, capitalisent des moments de vie. J’aime le passé, ce qui est passé, les effets de vieillissement. Une photographie qui a pris la pluie, s’est gondolée et a en quelque sorte fané m’émeut davantage qu’une photographie intacte. Alors j’imite ces processus en peinture. Le sentimentalisme est aussi au cœur de mon travail d’écriture où je pratique une variété d’autofiction qui revient à utiliser ma vie personnelle comme matière première de mes livres. Je voudrais qu’une plus grande authenticité ait cours, une vie publique des sentiments, que chacun puisse exprimer les siens, et même atteindre une strate supérieure de débordement, de plénitude affective, le stade des métasentiments. Mais personne ne semble partager cet idéal. 

La toile recueille ainsi des moments différents ?

La toile en effet enregistre des moments spécifiques, la nature hasardeuse du réel. Francis Bacon affirmait à David Sylvester qu’il était un peintre réaliste, car s’il ne restituait pas l’apparence du réel dans ses tableaux, il recueillait son empreinte, le travail du hasard et de l’accident. Je me reconnais dans cette distance et dans cette intimité avec le réel, qui vise sa trace davantage que son apparence exacte. J’adorerais pouvoir produire un travail très virtuose de représentation illusionniste, et parfois je m’y essaie un peu, mais cela m’ennuie, je ne suis pas très fort à ce jeu, et au final j’ai la sensation de composer une simple image, tandis que peindre un tableau c’est fabriquer un objet dans le monde.

Enfin, j’ai une attirance de plus en plus marquée pour la confusion en général. Il me semble que je ne comprends plus rien à rien mais que cet égarement recèle une certaine beauté, et même une paix dont j’ignorais l’existence quand je croyais tout savoir. Alors l’exactitude me semble maintenant un genre de mensonge, et je préfère peindre selon une confusion comparable à celle de mes sentiments.

Comment les signes que tu places dans la toile participent à ce caractère authentique ?

Les signes nets et identifiables que je place dans les tableaux visent à mettre en valeur cette confusion générale mais par contraste, par une précision inattendue. Je place des « ancres », des points d’attention à l’aide de symboles : sabres, Sacré-Cœur, fleurs… Certains sont placés de manière évidente alors que d’autres sont plus discrets et nécessitent que l’on examine le tableau. Certains de mes motifs sont saillants, d’autres plus arrondis, certains semblent avoir été posés artificiellement, d’autres sont enfouis… Je ne cherche pas en peinture une note précise, un « diapason », mais plutôt à restituer ce tourbillon de tout, de sentiments, de pensées, de distractions contradictoires, qui nous habite. Aussi mes tableaux sont très différents les uns des autres, car ils ne charrient pas tous les mêmes angoisses ou les mêmes joies. Je tiens aussi à cette hétérogénéité, elle a un sens. Je ne cherche pas à constituer un panorama du haut de la montagne, pour reprendre une vision romantique, mais à suivre le chemin qui mène à son sommet… ou au fond la vallée, qui sait ?

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans le numéro hors-série « Curiosités contemporaines » de la revue Point contemporain sous la direction de Lisa Toubas © Point contemporain 2018

 

Visuel de présentation : Le Chagrin, Marc Molk, 2018. Huile et acrylique sur toile, diamètre 80 cm. Courtesy artiste.

 

Le Masque de tous les jours, Marc Molk, 2014. Huile et acrylique sur toile, 100 x 81 cm. Courtesy artiste.
Le Masque de tous les jours, Marc Molk, 2014.
Huile et acrylique sur toile, 100 x 81 cm. Courtesy artiste.

 

Les Histoires d’amour, Marc Molk, 2015. Huile et acrylique sur toile, 130 x 162 cm. Courtesy artiste.
Les Histoires d’amour, Marc Molk, 2015. Huile et acrylique sur toile, 130 x 162 cm. Courtesy artiste.

 

Le Cabinet des Influences

Le Cabinet des Influences

Le 18 février dernier avait lieu à Nice Le Cabinet des influences, « Rencontre et échanges autour d’objets ». Un projet initié par la critique d’art et commissaire d’exposition Fabienne Bideaud, qui après une première édition réussie à Prague en 2013 a choisi de rejouer ce protocole dans […]

Pierre Molinier, « Vertigo »

Pierre Molinier, « Vertigo »

Introduit par un texte-hommage du réalisateur Gaspar Noé, dont l’univers sombre et ouvertement sexué s’est nourri des fantasmes photographiques de Pierre Molinier (1900-1967), cette exposition nous mène au cœur des pulsions de l’artiste français, dans une scénographie pourtant assez peu raccord avec l’esthétique de Molinier. […]

Cap au pire. Clarisse Tranchard. Portrait

Cap au pire. Clarisse Tranchard. Portrait

Hate is love. L’œuvre de Clarisse Tranchard traverse des univers multiples, où se croisent les espèces, s’enchevêtrent des strates temporelles et se juxtaposent des couches sociales dans un dialogue qui semble impossible. Elle les traverse donc, mais en tentant de réconcilier le macro et le micro, la théorie de la relativité générale avec celle de la physique quantique. Alors, forcément, cela achoppe et bifurque, car ces thèses et visions du monde sont essentiellement incompatibles l’une avec l’autre. Tendue entre deux extrêmes, Clarisse Tranchard nous plonge dans une sorte de rêve éveillé, dans lequel la réversibilité de toutes les polarités (masculin/féminin, humain/animal, individu/collectif, passé/futur) forme un trou dans le réel, à l’image de son œuvre La suspension de l’incrédulité qui télescope des corps morcelés de mannequin avec ceux d’une biche, le plastique et la feuille d’or. Ces entre-deux ne sauraient toutefois se faire l’écho d’une déconstruction idéale, dans une perspective postmoderniste pseudo-derridienne, ou queer. Il s’agit plutôt d’un saut qualitatif vers d’autres régimes de pensées et d’actions. Telles de petites bombes en puissance, ces œuvres semblent rejouer des mythes originels. L’on y retrouve les sexes d’Adam et de Ève réalisés en millier de gommettes, de fastueux banquets, des joutes amoureuses, un compagnonnage inter-espèces. Or, après la tragédie survint toujours la farce : les appétences sont frustrées, la peau du couple primordiale se lézarde, les fruits exquis paraissent inaccessibles, les animaux demeurent figés dans la faïence ou la paille. Si ces derniers évoquent des trophées de chasse, à l’instar de sa série Hate is love ou Red Dear, ils incarnent bien davantage la prétention à l’exceptionnalité du règne humain, sa bêtise, car seul l’homme peut être bête. Dans les mondes de Clarisse Tranchard, les hiérarchies se dissolvent ou plutôt se rencontrent dans une sorte de satire heurtant la morale bourgeoise. Elle y dépeint les vices d’une société privilégiée, ses biais, l’opulence dont elle se gargarise et le gaspillage qui s’en suit, sa quête de petits pouvoirs et ses travers égoïstes. La série Family Machine : Goodnight Kids, Dinner et Revenge solidarise les membres d’une famille absente avec de gros clous et des tasseaux de bois fendus. Les meubles y ont pris la place des individus et les services dressés ou les couverts en pied-de-biche semblent dénoncer une classe sociale qui ne vit que pour manger et non ne mange pour vivre ; une classe devenue une machine physiologique, sans état d’âme ni considération pour l’autre, préoccupée par sa seule jouissance, le sexe et l’appât du gain. Dans la décadence de tous les excès et la grande bouffe jusqu’au suicide, c’est finalement l’enfermement, l’ennui, l’angoisse et la « solitude des espèces » qui s’instillent.

Si son œuvre s’incarne dans la tension, Hate is Love pourrait en être la ritournelle : la répétition douloureuse d’une scène primordiale qui, parce qu’elle n’est pas comprise ainsi fait retour comme le refoulé. « Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux », écrivait Samuel Beckett, dans Cap au pire. Ainsi cap au moindre encore. Sans cesse recommencer. Défaire les œuvres, des années après les avoir créées, pour mieux les refaire. Partir. Revenir. Assembler l’improbable, dans une quête qui se réduit à l’instinct de survie animal plus qu’au désir de sens humain. Hate is Love. Encore. Toujours. Conjurer le sort du petit succès bourgeois et les appareils de pouvoir hétéronormés, pour vivre l’échec comme un instant d’ultime liberté.

Texte Marion Zilio © 2018

 

Clarisse Tranchard
Née en 1966 en France.
Vit et travaille entre Paris et Terlingua Ranch, Texas.
www.clarissetranchard.com

 

ADAM, 2012. Toile, autocollants colorés, 189 x 80 cm
ADAM, 2012. Toile, autocollants colorés, 189 x 80 cm. Courtesy artiste

 

EVE, 2012. Toile, autocollants colorés, 189 x 80 cm
EVE, 2012. Toile, autocollants colorés, 189 x 80 cm. Courtesy artiste

 

FAMILY MACHINE : REVENGE, 2011. Assemblage de meubles, bottes, céramiques, service de coutellerie, peinture émaillée, bonsaï, béton, 140 x 60 x 60 cm
FAMILY MACHINE : REVENGE, 2011. Assemblage de meubles, bottes, céramiques, service de coutellerie, peinture émaillée, bonsaï, béton, 140 x 60 x 60 cm. Courtesy artiste

 

FAMILY MACHINE : DINNER, 2013. Assemblage de meubles, clous, consoles, céramique, corne, feuilles dorées, argent, tiges filetées, peinture acrylique, sel et poivre David Shrigley, 172 x 235 x 200 cm
FAMILY MACHINE : DINNER, 2013. Assemblage de meubles, clous, consoles, céramique, corne, feuilles dorées, argent, tiges filetées, peinture acrylique, sel et poivre David Shrigley, 172 x 235 x 200 cm. Courtesy artiste

 

Hate is Love : dears, 2011. Table basse en bois massif, chien en céramique, renard floqué, ongles, ​82 x 63 x 40 cm
Hate is Love : dears, 2011. Table basse en bois massif, chien en céramique, renard floqué, ongles, ​82 x 63 x 40 cm. Courtesy artiste

 

Visuel de présentation : Clarisse Tranchard, La suspension de l’incrédulité, 2017, sound sculpture. 40th anniversary of the Centre Pompidou.  « Traversée Ren@rde » . Centre d’Art Transpalette, Bourges