Pour un nouvel interrègne

Pour un nouvel interrègne

L’art est un moyen pour l’Homme de voir davantage. Sa sensibilité se développe grâce aux œuvres de l’esprit qui offrent à son œil curieux un ensemble de dispositions jusqu’alors jamais perçues. Elles suscitent de nouveaux regards sur le monde, nous poussant tantôt à renouer avec les mythes, les contes, ou les sources de l’humanité. Le rapprochement de l’œil avec les œuvres provoque de nouvelles connexions, au-delà du visible. L’art peut-il alors se faire l’embrasure à travers laquelle observer la vie et tenter d’en assimiler les mystères ? Faut-il se repentir de ce désir insatiable de souhaiter toujours tout comprendre ? La curiosité est-elle nécessairement « l’adultère spirituel de l’âme1 » ? Indiscrète, défendue, chimérique, blasphématoire, inutile : la curiosité jusqu’au 20e siècle souffre d’une douloureuse réputation.

Elle est, au XVIe siècle, très mal perçue par des intellectuels de l’époque tels que Saint-Augustin ou Montaigne qui l’analysent à travers le prisme de la théologie. Sont alors condamnées l’astrologie et la divination, considérées comme des procédés vaniteux violant l’interdiction divine d’accéder à certaines connaissances volontairement dissimulées aux Hommes. La curiosité est perçue comme un danger, voire un obstacle pour l’être humain d’accéder au Salut. Au XVIIe siècle, elle est réduite notamment par Descartes, La Rochefoucauld ou La Bruyère à l’état de conduite inutile pour l’évolution de la connaissance. La curiosité ne suit aucune règle, elle va à l’encontre de tout ordre et de toute méthode, et c’est là ce qu’on lui reproche. Pour autant, ce siècle verra l’apparition d’une acception plus positive de la curiosité sous la plume d’auteurs tels que Peiresc et Mersenne qui la voient comme « l’interrogation incessante de la nature et de l’histoire de l’Homme 2». Cette interrogation ne trouvera cependant grâce aux yeux des Encyclopédistes au XVIIIe que si celle-ci « sert à faire avancer la connaissance et à améliorer la société 3».

Pourtant, comme le précise Krzysztof Pomian, « la culture du XVIe et du début du XVIIe siècle était en France tout comme d’ailleurs en Europe empreinte de curiosité4 ». Or, toute société soumet l’accès au savoir et à la connaissance à des règles, qui nous orientent dans la direction jugée être la plus utile. La recherche du savoir doit être autorisée et se faire selon les préceptes dictés par ceux en charge du présent et de l’avenir de la société en question. Si la curiosité a su s’imposer entre le milieu du XIVe siècle et le milieu du XVIIe, c’est que les deux dogmes qui dictent notre façon de comprendre le monde (la religion et la science) et nous guident dans notre approche du savoir et de la connaissance n’avaient pas de poids suffisant pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Si jusqu’à la fin du XVe siècle le savoir est conditionné par la religion et la quête de Salut, le début du XVIIIe marquera le développement de plus en plus accru des sciences qui remettront en cause les modes de connaissance qui prévalaient jusque là, dès lors relégués au rang de superstitions. La curiosité qui comble cet intervalle entre deux règnes s’impose ainsi comme un véritable phénomène lié à la quête d’un savoir, renvoyant à une démarche préscientifique. L’avènement des sciences aura pour effet de décrédibiliser tout le contenu des cabinets de curiosités, qui ne joueront plus ce rôle d’outils d’accès à la connaissance car jugés inutiles aux investigations scientifiques.

Un regain d’intérêt pour la curiosité dans le domaine artistique se fait de nouveau sentir depuis les années 1980 et prend une ampleur considérable. Le XXIe siècle enclencherait-il un nouveau cycle d’accès à la connaissance, entraîné par une nostalgie pour une nature en train de disparaître ou en voie de transformation génétique ? La remise en cause de la science et la prédominance des nouvelles technologies causent-elle ce retour à une relecture du matériau et un détournement de l’objet ? De nouveaux microcosmes préludent une nouvelle ère scientifique, qui soit aura pris en compte les mises en garde et se tournera vers un respect plus accru envers la planète, soit glissera de plus en plus vers des procédés touchant au transhumanisme. À une époque où l’être humain est pris dans un vertige permanent, avec cette sensation de toujours être au bord d’un précipice, d’en ressentir constamment la chute sans jamais vraiment tomber ni jamais être complètement retenu, l’imagination devient ce pays où l’on se réfugie et où se côtoient toutes les richesses du monde. Les curiosités y ont retrouvé leur place.

1 A New English dictionnary on historical principles , édité par James A. M. Murray en 1893.
2 New Curiosity , Krzysztof Pomian, p. 11
3 New Curiosity , Krzysztof Pomian, p. 13
4 New Curiosity , Krzysztof Pomian, p. 19

 

Texte Lisa Toubas © Point contemporain 2018

 

Odonchimeg Davaadorj, Autoportaite, encre de chine sur toile, 80 x 60 cm, 2016
Odonchimeg Davaadorj, Autoportaite, encre de chine sur toile, 80 x 60 cm, 2016

 

Lionel Sabatté, Sombre réparation #5, papillon abimé, ongles, peaux mortes, épingle et boite à spécimen, 26 x 19,5 x 7 cm, 2013, collection particulière
Lionel Sabatté, Sombre réparation #5, papillon abimé, ongles, peaux mortes, épingle et boite à spécimen, 26 x 19,5 x 7 cm, 2013, collection particulière

 

Visuel de présentation : Marion Catusse, Germination, pierre, crâne et graines, 2015. Courtesy Galerie Da end Paris



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