Le bestiaire de suppliciés de Lionel Sabatté

Le bestiaire de suppliciés de Lionel Sabatté

« Combien la terre nourrit

D’effrayants effrois !

Que les mers enferment de monstres

Hostiles aux humains !

Qu’il pullule dans l’art

De flammes errantes !

Et tout ce qui marche au sol ou vole dans l’art

Peut dire le courroux des tempêtes »

— Eschyle, Choéphores

Lionel Sabatté, Bûcher du 08/02/2019, Médium acrylique brûlé, 80 x 60 cm, 2019

Qu’ils soient dessinés par le feu, coulés en bronze ou composés de morceaux de plastique brûlés, les animaux qui constituent le bestiaire de suppliciés de Lionel Sabatté (des oiseaux pour la plupart : chouettes, faucons, moineaux, …) dévoilent des images mythifiées, érotisées, renfermant une imagerie poétique qui transcende toutes les époques mais qui pourtant se fait l’écho particulièrement vif des problématiques de notre temps.  Brûlées, cloutées, fondues : les oeuvres de ces trois séries portent les stigmates de leurs supplices. Un supplice parfois même renouvelé, en témoignent les morceaux de plastiques composant les Injustices qui, au départ simples résidus, ne peuvent devenir oeuvre d’art qu’en subissant de nouvelles tortures par le feu.

Lionel Sabatté, Injustice du 07/02/2019, Plastique brûlé et crayon sur papier, 40 x 30 cm, 2019

De la chasse aux sorcières à la préservation de l’environnement, c’est une quête de respect de l’autre (humain et animal) qui se dessine dans les flammes. Un regard brûlant sur les persécutions d’hommes à hommes (et surtout d’hommes à femmes), et d’hommes à la nature. Le feu qui nous brûlait, soudain, nous éclaire 1 : il purifie, rayonne sans brûler. Des marques qu’il laisse sur le papier surgissent des figures évanescentes, dans une transcendance de la lumière terrestre à la lumière céleste. Et si le feu était l’une des origines de la rêverie ? Son ambivalence détermine son tempérament poétique, qui « jouit de la lumière et de l’ombre 2 ». Le foyer devient l’aire de combustion  d’antinomies : destruction et purification, instinct de vie et de mort, intériorité et extériorité, visible et caché. L’emprise du feu dans nos esprits se dévoile ainsi dans chacune des oeuvres qui porte en elle sa trace et nous redonne foi dans de nouveaux idéaux.  L’artiste se fait sorcier au même titre que les femmes qui osent se placer en dehors d’un système qui les exclue ou les infériorise et ce en transformant la matière et en nous conduisant à l’indicible. Le paroxysme des bûchers des 16e et 17e siècles obéissait aux raisons morales et religieuses qui exigeaient de la femme une sujétion complète, juridique, aux hommes. Pouvoir se diriger soi-même est un danger pour tous les systèmes fondés sur une pensée dominante et dans lesquels, a priori, l’irrationnel n’a pas sa place. Éradiquer la magie au profit de la  raison : une vieille formule qui a perduré bien après les bûchers de sorcières et qui se heurte aujourd’hui à un regain d’intérêt pour l’ésotérisme (à travers notamment une quête du sens caché des choses et de l’univers) et à une poussée du mouvement féministe. Les sorcières ne sont pas mortes, elles survivent dans ces combats contemporains.

Lionel Sabatté, Volatile Hector, Bronze, 25,5 x 39 x 13 cm, 2019

De l’appel du bûcher aux tendances incendiaires, la destruction par le feu est un renouvellement… il est source de résurrection. Les oeuvres deviennent, à l’instar des sorcières, de nouveaux espaces de projection. Comme les femmes, elles provoquent tant la fascination que la répulsion. On y déploie des craintes, mais aussi des fantasmes. On y perd une partie de soi : [créer], c’est hurler sans bruit 3. Les animaux représentés sont tantôt des démons intérieurs qui ont pris forme, tantôt les créatures dont les sorcières revêtaient la forme, selon les légendes, lorsqu’elles se déployaient la nuit. Évoquant à la fois la figure féminine et l’animalité, les oeuvres empruntent à la créature mythologique du sphinx cette part de mystère, de sagesse mais aussi de sentence sans appel. Elles sont l’énigme ultime que l’humanité doit résoudre.

Lisa Toubas

1 Gaston Bachelard

2John Keats

3 Marguerite Duras