Eva Bergera, Les Corps Glorieux

Eva Bergera, Les Corps Glorieux

Tout ce que l’on retrouve dans les greniers n’a pas la même importance mais a un temps été jugé digne d’être conservé. C’est le plus souvent aux héritiers qu’il revient de faire le choix entre ce qui doit être gardé et ce qui doit être jeté. Sans même s’attacher à leur valeur sentimentale, ces objets sont les témoignages d’une époque, d’une société. Ils peuvent véhiculer comme l’a prouvé Roland Barthes des mythologies, ils sont porteurs de récits. Les cahiers de catéchisme qu’a retrouvés Eva Bergera dans la maison familiale l’ont frappé, signes d’une France catholique, symbole de la perpétuation d’une religion et de la transmission de ses codes. Lectrice d’Annie Ernaux, d’Edouard Louis et de Didier Eribon, l’artiste a pleine conscience de ce qui se joue au travers de l’héritage, matériel et symbolique. Par le prisme de l’autofiction, fille et femme de la classe moyenne, Eva Bergera révèle les rapports de domination qui se jouent entre les classes sociales et entre les genres pour se reproduire au sein de la famille. Éminemment politique, son travail de l’intime questionne nos identités, les rôles que nous interprétons. Comme une revendication, le “je” qu’elle met en scène est en lutte contre l’infériorisation, contre l’intériorisation d’un sentiment d’illégitimité.

La série des “Corps glorieux” se décline en une série de poèmes, de peintures et se poursuit dans un travail sonore et des dispositifs d’installation. Dans la liturgie, les corps glorieux sont ceux des bienheureux après la résurrection. Les corps de ceux qui ont atteint le paradis et qui se relèvent d’entre les morts. La menace du Jugement dernier a permis à l’Église catholique d’affirmer son emprise sur la société, de s’élever non seulement au rang de référent spirituel mais aussi de référent moral. Ce qui est bien, ce qui est mal ; les commandements transmis dès le plus jeune âge place l’individu dans une crainte de l’enfer et un espoir du paradis. Cette éducation qui fait de chacun un pécheur en puissance, mais qui a un temps fait des plus aisés les seuls à pouvoir racheter leurs fautes, perpétue les inégalités. Le travail d’Eva Bergera est aussi ironique que ces “Corps glorieux”, ces modèles religieux qu’il est toujours aussi important de déconstruire. En reprenant les carnets de catéchisme de sa mère, l’artiste s’interroge sur les valeurs qui sont transmises. Elle joue ainsi des mots soulignés, interroge les lettres capitales mais aussi les interdits et les impératifs pour nous révéler les fondements d’une société qui reste patriarcale.

Le travail d’Eva Bergera a quelque chose d’essentiellement littéraire, non seulement parce qu’il part de poèmes, de fragments de textes ou de paroles entendues mais parce qu’il considère l’image comme partie d’un discours. La religion catholique, à la différence du protestantisme, a en effet développé toute une iconographie pour l’édification des fidèles. En un sens iconoclaste, l’artiste déconstruit l’imagerie populaire, celle des Saints et de la Vierge pour révéler un palimpseste de considérations morales et sociétales, “Tâche, d’avoir l’air convenable”. D’aspect brut, l’image procède par effacements successifs, ce qui explique les techniques mixtes, la superposition des couches, de la peinture et du crayon. Il lui faut mettre à jour un système tellement intégré qu’il ne se donne plus à voir. Le choc n’est pas gratuit pour l’artiste ; selon la psychanalyse lacanienne nous sommes autant structurés par des mots que par des images, il faut donc frapper fort et user d’humour comme lorsqu’elle fait d’un bulbe d’orchidée l’emblème d’une virilité exagérément portée aux nues dans “Arrête de faire ta nunuche”.

Eva Bergera singe les codes religieux pour mieux les remettre en question. Le discours précis, didactique dont elle s’inspire pour ses textes « La vie éternelle, laquelle ne finira jamais », « Pour vous côtoyer », « C’est la rose l’important », « Les corps glorieux » appelle à la soumission. Elle en exagère l’aspect dérangeant pour perturber ce rapport de confiance avec les prêtres et autres professionnels de la foi. La proposition poétique qu’elle reformule nous engage à un autre rapport au sacré. Les litanies qu’elle reprend dans ces installations sonores, le dispositif d’autel dont elle joue nous propose de communier autour d’autres valeurs. Ce qui est répété, finit par entrer, et le questionnement perpétuel de cette peinture a pour but de nous ouvrir au doute.

Texte Henri Guette © 2018

 

Eva Bergera, Les Corps Glorieux II, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.
Eva Bergera, Les Corps Glorieux II, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.

 

Eva Bergera, Les Corps Glorieux III, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.
Eva Bergera, Les Corps Glorieux III, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.

 

Visuel de présentation : Eva Bergera, Les Corps Glorieux I, 2016. Acrylique et technique mixte, format Jésus. Courtesy artiste.

 

Eva Bergera
Née en 1988 à Roanne.
Vit et travaille à Boulogne-Billancourt. 

www.eva-bergera.com



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