CHARLOTTE CHAUVIN [ENTRETIEN]

CHARLOTTE CHAUVIN [ENTRETIEN]

Charlotte Chauvin, Love and Hate. Dessin sur papier. Courtesy artiste

 

Sous le pseudonyme de Chaa_coco, l’artiste Charlotte Chauvin déploie sur Instagram tout un univers poétique emprunt de mélancolie. Son trait rappelle celui de Jean Cocteau ou d’André Masson, les dessins de Picasso ou d’Hockney, ou bien encore le style de l’expressionniste allemand Ernst Ludwig Kirchner… Les lignes segmentent des corps amoureux, angoissés, érotisés, dans une abolition des frontières entre les formes. Le dessin se morcelle avec le charme d’un calligramme et la spontanéité d’un croquis. Une excision des angoisses de l’âme par la représentation des corps, des gestes, des désirs, des songes. Les dessins de Charlotte Chauvin nous invitent à « plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel qu’importe ? Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau 1 ».

 

Qu’est-ce qui t’a motivé à publier ton travail sur Instagram ?

J’ai d’abord fait des études de graphisme, à Marseille et ensuite à Bruxelles. Très vite, j’ai commencé à publier des dessins sur Tumblr. C’était une sorte d’exercice pour montrer mon travail. Et puis, au bout d’un moment, j’ai cédé à la mode Instagram. C’est pour moi un réel exutoire : je ne suis pas super à l’aise face à la vie. Dessiner, c’est un peu mon auto-thérapie, une manière d’évacuer ce qui me préoccupe. Ça me permet de relâcher la pression sur certains sujets.

 

André Gide considérait que « les plus belles œuvres des hommes sont obstinément douloureuses »…

Je pense qu’en effet, la créativité se retrouve plus facilement auprès des personnes qui souffrent, oui. Les gens heureux sont plus facilement « ennuyeux » ou « agaçants ». Qu’on me comprenne bien, quand on est heureux, on est juste heureux. Et c’est déjà énorme et super ! Mais quand on souffre, on se doit de trouver des moyens, des voies pour s’exprimer. Il faut que ça sorte. Mettre des mots et des images aide à apaiser un peu le mal. Verbaliser ou imager dans mon cas m’aide à mieux appréhender et « exorciser » ce qui m’habite à l’intérieur. Et je crois que tout cela mène à la création. L’humour est cela dit, lui aussi, très important. C’est presque nécessaire (pour moi en tout cas) pour me permettre de banaliser les choses qui terrifient, blessent et angoissent. 

 

Charlotte Chauvin, Et tu disparais. Dessin sur papier. Courtesy artiste
Charlotte Chauvin, Et tu disparais. Dessin sur papier. Courtesy artiste

 

Est-ce plus facile de parler d’érotisme avec des mots ou à travers le dessin ? Comment combines-tu les deux ?

Les deux vont bien ensemble ! J’ai commencé une petite collection de livre érotique, d’ailleurs. Pour ma part, étant donné que je maîtrise mal les mots (ou en tout cas la narration), je passe par le trait. C’est peut-être un peu tricher… Je crois que l’érotisme passe beaucoup par la suggestion. Et dans le dessin, l’image en tout cas, la chose est montrée, et donc plus vraiment suggérée.

En amont de mes dessins, soit j’ai une image en tête et j’y applique un mot, soit l’inverse. Souvent, j’utilise mon expérience comme source d’inspiration. En cas de frustration, je rôde sur internet pour trouver ce que je cherche à dire.

 

Est-ce important aujourd’hui de revenir à un érotisme plus subtil, plus poétique (que permet la pratique du dessin) ?

À mon sens oui. Les corps nus parfaits sont partout, c’est fatiguant car ce n’est pas du tout la réalité. Or, en tant que femme, j’ai l’impression qu’on attend de moi que je sois parfaite. Tout cet érotisme « premier degré » donne une image figée de quelque chose qui n’existe pas (ou si, mais dans ce cas c’est du porno, et donc du cinéma, de la fiction en somme). Le dessin quant à lui, ouvre un espace d’imagination. Ce ne sont que des traits : les proportions ne sont pas forcément justes, le grain de peau n’est pas là, etc. On peut donc imaginer ! C’est pour moi un support qui se prête beaucoup plus au fantasme, à l’invention, au rêve.

 

[1] Baudelaire.

 

Entretien réalisé par Lisa Toubas, 2018.

Images : © Charlotte Chauvin, courtesy de l’artiste.

 

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Charlotte Chauvin, Hot 5. Dessin sur papier. Courtesy artiste
Charlotte Chauvin, Hot 5. Dessin sur papier. Courtesy artiste

 

Charlotte Chauvin, Être entre tes mains. Dessin sur papier. Courtesy artiste
Charlotte Chauvin, Être entre tes mains. Dessin sur papier. Courtesy artiste