Arthur Bouet, l’insoutenable naïveté

Arthur Bouet, l’insoutenable naïveté

Homard cie, encre et aquarelle, 35 x 35 cm, 2018. Courtesy artiste.

 

Crayon à la main, Arthur Bouet semble toujours prêt à la farce. Les fantasmagories qu’il invente à partir d’images trouvées sur internet peuvent choquer. Aussi inquiétantes que décalées ses images cultivent la grimace comme un viatique au flux d’informations quotidien.

 

Arthur Bouet, La pieuvre, encre et aquarelle, 48 x 48 cm, 2018. Courtesy artiste
La pieuvre, encre et aquarelle, 48 x 48 cm, 2018. Courtesy artiste.

 

Il suffit d’une connexion internet pour être exposé à la violence du monde. Même des termes anodins entrés dans un moteur de recherche aboutiront, loi des algorithmes et du buzz, à des images à caractère sexuel ou morbide. L’absence de filtres révèle l’inconscient d’une société comme jamais auparavant. Pour Arthur Bouet, les sessions de recherches qui lui fournissent modèles et postures se révèlent vite éprouvante. Il faut pouvoir rester devant une image le temps de la reproduire, tenir le choc d’une navigation où se succèdent le bonheur insolent d’une famille Shutterstock et la misère rapportées des quatre coins du monde par les actualités. Des mots clés aussi génériques que “woman”, “man” ou “family” peuvent nous ramener aux clichés les plus éculés sur la virilité ou la féminité comme aux représentations les plus brutales de la réalité. Différents régimes d’images se trouvent ramenés sur le même plan, des associations violentes et un contraste qui nourrissent le travail même de l’artiste. Des faits de sociétés, des actualités, il cherche le symbole qui marquera les esprits pour le tourner en satire, reprendre la main sur un régime médiatique.

 

Arthur Bouet, Hans, encre et aquarelle, 32 x 32 cm, 2018. Courtesy artiste.
Hans, encre et aquarelle, 32 x 32 cm, 2018. Courtesy artiste.

 

Le recours au crayon d’Arthur Bouet est presque pulsionnel. Il ne peut s’en passer bien longtemps ; il y a dans sa manière de se saisir d’un dessin quelque chose de cathartique. On pense ainsi face à son trait fin, proche du décalque, et à ses couleurs pastels à Henry Darger qu’il cite volontiers. Les images qu’il récupère et assemble le fascine à première vue, il éprouve le besoin de s’en saisir jusqu’au détail, jusqu’au dégoût parfois, avant de s’en déprendre. Les hybrides animaux et humains s’inspirent ainsi des estampes japonaises de Toshio Saeki. L’idée, le scénario, vient toujours d’une position, d’un adjectif, d’une action qui va venir spécifier un personnage “naked woman” ou “children playing”. Le dessinateur revendique une production naïve, presque brute, et parle du besoin de faire les choses gratuitement, presque inconsciemment comme pour sa production de figures en résine qui suit la même logique d’assemblage et de désassemblage à partir de poupées et matériaux récupérés. Il s’aventure ainsi sur des territoires marqués par l’enfance, la morale et la sexualité comme un ultime attentat à la candeur.

 

La pêche au gros, encre et aquarelle, 48 x 48 cm, 2018. Courtesy artiste.
La pêche au gros, encre et aquarelle, 48 x 48 cm, 2018. Courtesy artiste.

 

L’artiste privilégie les petits formats qui renforce l’intimité du trait. Il n’a jamais lâché le crayon depuis l’enfance, qui a gardé pour lui une part de magie. Un pistolet en plastique suffit à faire croire, de même qu’un dessin. De prime abord les sujets peuvent paraître légers, la douceur des coloris atténuer la force de fantasmes malsains ou sales. On devine un plaisir à représenter de la plus charmante des manières l’irreprésentable, le trash. Arthur Bouet montre ce qui intrigue ou rebute, en puisant dans les banques d’images, une excuse qui lui permet de repousser les limites, de jouer avec une inquiétude sourde. Il touche aux tabous, s’est heurté à celui de la représentation de l’enfance. De tous les fantasmes, celui de l’innocence est celui qu’il explore avec le plus de constance. Entre torture et plaisir, supplice et délices, il flirte avec la cruauté et l’humour d’une manière parfois surréaliste, parfois plus terre à terre et ne cesse de défier les moralismes en tous genres.

 

Texte © Henri Guette, 2018

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